En tant que superviseur de coach, je constate que certains « angles morts » reviennent régulièrement en supervision… et la projection en fait partie. Nous en parlons souvent parce qu’elle s’invite facilement dans une séance : un comportement du client nous agace, nous touche, nous met mal à l’aise, et, sans même nous en rendre compte, notre lecture du client se colore de quelque chose qui nous appartient. C’est exactement ce qui s’est produit récemment avec un groupe de supervision collective que j’anime : à partir d’une situation concrète rapportée par l’un des coachs, nous avons formulé l’hypothèse d’une projection. Non pas pour « diagnostiquer », mais pour faciliter la compréhension des ressentis du coach et retrouver une posture plus juste, et plus utile au client. Dans cet article, je te propose une manière simple de repérer la projection en séance et de t’en servir comme d’un indicateur précieux pour affiner ton écoute, tes questions et observations.

 

Définition de la projection 

En psychanalyse, la projection est classiquement décrite comme un mécanisme de défense : le sujet expulse hors de lui (au moins psychiquement) des affects, désirs ou traits qu’il trouve inacceptables, et les attribuer à une autre personne (« ce n’est pas moi, c’est lui/elle »). Ce concept est introduit et formalisé par Sigmund Freud , puis repris et détaillé dans la tradition psychanalytique (notamment sur les mécanismes de défense).

La projection, c’est quand on « colle » sur l’autre (le client, le coaché, parfois même le superviseur) des intentions, des émotions ou des traits qui viennent surtout de nous. On croit décrire l’autre, alors qu’on est en train de parler de notre propre histoire, de nos peurs ou de nos attentes. En coaching, ça peut colorer l’écoute et orienter les questions sans qu’on s’en rende compte.

 

3 analogies pour décrire la projection

  • Visuelle : « C’est comme regarder le client à travers des lunettes teintées. » La réalité est là, mais la couleur des verres (ton vécu, tes valeurs, tes blessures) modifie ce que tu crois voir.
  • Corporelle : « C’est comme une tension dans ton corps qui cherche un endroit où se poser. » Au lieu de sentir « je suis tendu », vous interprètez « le client est fermé / agressif / fragile ».
  • Vie courante : « C’est comme attribuer au collègue une mauvaise intention parce qu’un ancien manager t’a déjà trahi. » La situation présente un vieux scénario, et tu réponds à l’ancien collègue… en pensant répondre au nouveau.

3 exemples concrets de projection en séance de coaching

    1. Projection de jugement / exigence : Le coach se dit : « Le client n’est pas engagé, il se cherche des excuses. » En réalité, le coach porte une forte exigence personnelle, ou une peur de « perdre du temps » et la met sur le client : il interprète la prudence du client comme un manque de motivation.

    2. Projection de vulnérabilité : Le coach se dit : « Cette cliente est fragile, il faut la ménager. » En fait, le client parle d’un sujet émotionnel, et c’est le coach qui est inconfortable avec sa propre émotion, donc il « voit » de la fragilité chez l’autre et évite d’aller explorer.

    3. Projection de ce que je n’aime pas chez moi :

En séance, ton client coupe la parole , parle vite, « prend toute la place ». Tu te surprends à penser : « Il est envahissant, il ne respecte rien » et tu te sens agacé. En supervision, tu réalises que ce qui te dérange le plus, c’est que toi aussi tu peux être envahissant quand tu es stressé ou quand tu veux « bien faire », et que tu n’aimes pas cette partie de toi. 

Ici, le mécanisme est bien : je vois (et je rejette) chez l’autre ce que je ne veux pas voir chez moi. C’est exactement le cœur de la projection.

 

Comment identifier et utiliser la projection en séance de coaching ?

Répéter le signal

– Quand tu es très sûr de ce que l’autre pense, c’est souvent toi que tu es en train de décrire.

-Quand tu sens une gêne dans ta séance, quand un comportement de ton client t’interpelle, t’agace, te défie.

Faire un micro-arrêt

-Suspendre l’interprétation et revenir à une posture d’observation et de curiosité

-Se poser ces questions : 

  • Dans cette séance, à quel moment ai-je ressent une certitude (ou une réaction forte) sur mon client… et si cette certitude parlait aussi de moi, qu’est-ce qu’elle ressemble ?
  • « Qu’est-ce que ça touche chez moi ?
  • « Qu’est-ce que j’ai envie de défendre ou d’éviter ?

Vérifier avec le client pour ne pas interpréter en le questionnant

  • « Je veux vérifier quelque chose : qu’est-ce qui rend ce sujet difficile à mettre en mouvement pour vous en ce moment ? Et de quoi auriez-vous besoin pour avancer à votre rythme ? »
  • « Je remarque que c’est un sujet chargé émotionnellement. Est-ce que vous souhaitez qu’on l’explore davantage maintenant, ou préférez-vous qu’on y aille autrement ? Qu’est-ce qui serait le plus soutenant pour vous ? »
  • « Je vous arrête une seconde : je remarque qu’on est sur un rythme très rapide et que je n’arrive pas à intervenir. Quel signal ou quel cadre proposez-vous pour que je puisse vous interrompre au bon moment, au service de votre réflexion ? »

 

Au fond, la projection n’est pas un problème à éliminer, mais un indicateur . Elle signale un endroit où quelque chose en toi s’active (une exigence, une peur, une émotion, une part de toi moins aimée) et où écoute ton risque de se décaler du réel du client. La bonne nouvelle, c’est qu’il suffit souvent d’un micro-arrêt, d’une question honnête et d’une vérification simple pour revenir à une posture plus juste. Plus tu apprends à repérer ces moments de certitude ou de gêne, plus tu gagnes en liberté intérieure, et plus tes interventions deviennent aidantes pour la progression du client. 

 

Si tu veux explorer tes projections sans te juger, dans un cadre soutenant et exigeant, la supervision est exactement l’endroit où elles peuvent devenir une ressource pour ta pratique.

 

Et toi, quel comportement du client te « fait réagir » le plus ? Et qu’est-ce qu’il vient peut-être te dire de toi ?

 

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Sandrine Saliba est Coach Exécutif Sénior certifiée Master Coach Certified        (MCC)       par la Fédération Internationale de Coaching (ICF) et Senior Practitioner par l’EMCC. Elle est également formatrice au métier de Coach (RNCP et niv 2), Mentor et Superviseur de coach accrédité ESIA.

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